LES CRABES ET LE MAURITANIEN

«Une civilisation, comme une religion, s’accuse elle-même si elle se plaint de la mollesse des fidèles. Elle se doit de les exalter. De même si elle se plaint de la haine des infidèles. Elle se doit de les convertir. »
Parmi les livres de Saint-Exupéry, Pilote de guerre est l’un de mes préférés pour la réflexion que son auteur, en pleine guerre, en pleine débâcle et aussi en plein sacrifice, développe sur « sa » civilisation – qui est aussi la mienne.
« Car il est d’une civilisation comme il en est du blé. Le blé nourrit l’homme, mais l’homme à son tour sauve le blé dont il engrange la semence. La réserve de graines est respectée, de génération de blé en génération de blé, comme un héritage. »
De quoi nous parle-t-on, depuis une semaine que nous assistons à une étrange forme de repentance, une repentance d’enfants gâtés ? L’idée, à vrai dire, n’est pas nouvelle, elle court sur les molles cervelles de nos petits maîtres suffisants, harassés de porter en héritage confus cette œuvre qui les dépasse, cette cathédrale de civilisation sur laquelle ils jettent des regards malveillants de Quasimodo nains ou de bossus d’Anouilh, jaloux de la grandeur qui les a précédés et crachant sur ce qu’ils sont incapables d’assumer.
Guéant a-t-il osé dire que toutes les civilisations ne se valent pas ? Les voilà qui se pressent, grouillent pour dresser le procès de la nôtre, comme des crabes sur le cadavre d’une belle noyée. Il est des crabes de gauche, crabes rouges frénétiques et affamés ; et d’autres prétendus de droite, crabes honteux qui pincent du bout des pinces et l’air pincé, comme ce pauvre Jean-Pierre Raffarin, qui explique que M. Guéant « est meilleur ministre qu’ethnologue » et qu’il faut pardonner au ministre l’énormité proférée par l’ethnologue…
Et je me souviens d’un garçon de Mauritanie. Voilà qui tombe bien, puisqu’une partie de ce numéro de Monde et Vie est consacrée aux propositions des candidats à la présidentielle en matière d’immigration. Ce garçon était un immigré illégal. Après avoir passé des semaines dans des rochers près de l’enclave de Melilla, dernier confetti du Maroc espagnol, il avait saisi l’occasion d’y pénétrer à la barbe des douaniers, puis s’était présenté aux autorités de la ville qui l’avaient logé dans un camp destiné à ses pareils, où il allait rester quelques semaines ou quelques mois avant d’être transféré en Espagne, et de là… La France, bien sûr.
La France, il en avait plein la bouche et, d’avance, plein les yeux. Il en parlait non pas seulement comme d’un pays de cocagne, mais comme du Grand pays dont lui parlait son grand-père, qui avait servi sous le drapeau tricolore.
Je regardais ce garçon d’une vingtaine d’années et je songeais à ce qu’en feraient les crabes, qui ne manqueraient pas de lui mettre la pince dessus sitôt arrivé. Ils lui expliqueraient que la France est un pays de racistes, d’odieux colonialistes, d’anciens esclavagistes, comme le di-sait récemment à l’Assemblée nationale un député martiniquais, lui-même héréditairement victime de l’oppresseur français… Ils lui diraient que sa civilisation n’est en rien supérieure à celle des Indiens Jivaros – ces réducteurs de tête d’ailleurs très sympathiques, mais qui ne trouveraient pas grand chose à réduire dans la tête d’un bobo parisien. Ils le convaincraient – sans grande difficulté, je pense – que la France a contracté à son égard, au long de décennies d’exploitation, une dette impérissable.
Si bien que toute exaltation retombée, il est probable que ce jeune Mauritanien occupe aujourd’hui un logement social en Seine-Saint-Denis et regarde aujourd’hui la France comme une simple tire-lire.
Il n’est pas sûr au bout du compte que les crabes lui aient rendu service. Et à nous, pas davantage.


Eric Letty