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Abbé de Tanoüarn

Rédacteur en chef

Dialogue avec le général Faugère sur le grand désarroi des militaires

Peu de gens peuvent se vanter de connaître aussi bien la Grande muette que le général Faugère. En retraite depuis 2009, président pendant six ans des généraux de la deuxième section de l’armée de terre, toujours membre du G2S, il est particulièrement apte à donner son avis. Il le fait ici sans langue de bois.

Mon Général… présentez-vous !

Je suis un officier général de l’armée de terre, 43 ans de service depuis le Prytanée jusqu’à mon dernier poste, comme inspecteur général des armées. J’ai passé 14 ans en corps de troupe, dans les forces spéciales au 13e régiment de dragons parachutistes à Dieuze et j’ai commandé le 35e régiment d’artillerie parachutiste à Tarbes. Au sein de l’administration centrale à Paris, j’ai été en charge de la préparation de l’avenir de l’armée de terre puis des armées (sous-chef d’état-major plans), c’est-à-dire de ce qui fait polémique aujourd’hui. En État-major de forces, j’ai participé à la création de la force d’action terrestre à Lille. Enfin, avant d’être inspecteur général des armées, j’ai commandé la région militaire de Metz. À ma retraite, j’ai animé comme président pendant six ans le G2S, une association regroupant des généraux en deuxième section de l’armée de terre et je sais qu’un certain nombre d’élus et de députés jusqu’aujourd’hui prennent en compte nos travaux…On peut dire que le G2S donne une voix à la Grande muette… Merci de parler ! Vous avez fait ce que l’on appelle une belle carrière où vous avez joint l’opérationnel et la direction d’État-Major.

Quel est votre diagnostic sur la situation de l’armée ?

Nous avons une armée surengagée, avec des missions de plus en plus difficiles, qui vont bien au-delà des contrats opérationnels définis par le dernier Livre blanc sur la défense de 2013. Notre première mission est la protection de la population et la défense du territoire national. Depuis les années 90 et nos missions en Bosnie Herzégovine, les théâtres d’opération se sont multipliés et se révèlent de plus en plus difficiles : Afghanistan, Libye, Centre Afrique, Côte d’Ivoire, Mali, sans compter le Liban, puisque nous participons depuis 1978 à la FINUL. En réalité, depuis plus de 20 ans, nous consommons notre capital. Notre équipement est trop léger : la plupart de nos véhicules ne sont pas ou trop peu blindés, avec quarante ans d’âge, comme nos hélicoptères. Les matériels modernes arrivent en retard et à dose homéopathique pour des raisons budgétaires. Nous savons tous que le budget est notoirement insuffisant depuis des années, mais rien ne change.   Il y a également l’opération Sentinelle qui modifie profondément le quotidien des militaires… L’opération Sentinelle, c’est 7000 hommes quotidiennement affectés à la protection de lieux publics sans réelle efficacité sur les candidats terroristes, mission de portée psychologique pour nos concitoyens : on donne l’impression aux gens qu’ils sont en sécurité. En réalité parfois nos soldats servent de cible. Dans le meilleur des cas, ils font une démonstration de leur valeur et de leur capacité de riposte. Ils se défendent avantageusement quand ils sont agressés, mais ils sont soumis aux règles de la légitime défense, n’ayant aucun pouvoir de police, pas même le pouvoir d’effectuer une fouille… Ils sont dans la situation de troupes supplétives des forces de l’ordre. La mission n’est pas clairement définie au plan militaire puisqu’il n’y a pas d’ennemi identifié. En fait, sur le terrain, tous les passants sont leurs ennemis potentiels, sans qu’ils ne puissent rien entreprendre. Cela obère, par ailleurs, les capacités d’entraînement, cela éloigne nos personnels de leurs familles, cela complique le système des permissions, pour un résultat qui n’est pas probant.

Vous mettiez pourtant beaucoup d’espoir dans le candidat Macron ?

Il a donné un certain nombre de signes qui nous rendaient optimistes pour l’avenir. Nous pensions qu’enfin un homme politique avait pris la mesure de l’état des armées et de l’importance diplomatique de l’armée française aujourd’hui.  Il y avait cette promesse de campagne de remonter le budget de l’armée à 2 % du PIB. C’est vrai que le candidat, prudent, avait fixé l’année 2025 pour parvenir à ce chiffre, une date qui est au-delà de son mandat présidentiel. Emmanuel Macron donnait aussi l’impression de prendre au sérieux son rôle de chef suprême des armées, avec la montée sur les Champs Élysées en Command-car. En réalité, dans l’affaire qui nous préoccupe, le Président est revenu sur la mesure prise par son prédécesseur François Hollande. Sous Hollande, le surcoût représenté par les opérations extérieures et intérieures était pris sur une caisse de réserve interministérielle (financée, parmi d’autres ministères, par le ministère de la Défense à hauteur tout de même de 20 %). Aujourd’hui, 100 % du surcoût sera supporté par les Armées, les fameux 850 millions d’euros qu’il va falloir trouver au détriment non pas du fonctionnement courant des armées (les soldats seront payés) mais au détriment des investissements d’équipement (matériels et infrastructures)…

Ces 850 millions représentent pour vous une somme vraiment considérable ?   

C’est qu’il ne s’agit pas de prendre cette somme sur les frais de fonctionnement de l’armée. Ces 850 millions d’euros sont pris sur les crédits de paiement consacrés aux équipements. Et, dans les faits – ce qui est peu ou pas connu car trop technique et donc jamais dit – par le jeu des mécanismes budgétaires (autorisations d’engagement et crédits de paiement) ce seront entre 5 et 8 milliards d’euros de commandes à l’industrie et aux entreprises qui ne seront pas passées en 2017 et reportées à plus tard, lesquels milliards auraient donné lieu à 850 M€ de paiement en 2017. Ce fameux 13 juillet, à l’Hôtel de Brienne, pour la traditionnelle réception donnée par le ministre avec les armées et le président de la République, les industriels de l’armement étaient les premiers à manifester leur grogne. Il faut ajouter à ces sommes qui finalement vous le comprenez sont très importantes, les 2,7 milliards d’euros attribués aux armées dans le budget 2017 mais gelés par Bercy depuis le début de l’année, selon une pratique qui devient une véritable habitude (une habitude dont le ministère des armées n’est d’ailleurs pas le seul à avoir fait les frais, même si, dans un tel contexte, ce montant de 2,7 milliards d’euros est vraiment très important). Vous me direz, ces crédits devraient être « dégelés » en novembre ou en décembre… Sans doute, mais en fin d’année il n’est plus temps de passer des commandes, car les délais d’élaboration des contrats sont trop longs. Il faudrait que nous engagions des commandes sans avoir de quoi les régler, ce à quoi nous nous sommes toujours refusés.

Dans ce contexte, la réprimande du chef de l’État au CEMA, au chef d’état-major des armées est évidemment particulièrement malheureuse…  

C’est qu’il n’y avait eu vraisemblablement aucune concertation préalable sur ces 850 millions d’euros, ni avec le CEMA, le général Pierre de Villiers, ni non plus avec la ministre, Florence Parly, qui semble particulièrement effacée en cette circonstance… Il est vrai qu’elle vient du ministère des Finances, il est possible qu’elle ait su quelque chose. Ce serait encore pire, parce qu’elle aura été impuissante à défendre le budget des armées, obligeant le CEMA à monter en première ligne ! Dans les précédents gouvernements, il y avait les mêmes pratiques, la même procrastination budgétaire, les mêmes manières aussi de rogner sur notre budget, mais nous avions un ministre, Jean-Yves Le Drian, qui faisait son travail et qui, au final, obtenait gain de cause auprès de François Hollande. Force est de constater que ce n’est plus le cas.

Qu’est-ce qui a suscité l’ire du président jupitérien ?

Le général de Villiers a été interrogé par une Commission parlementaire à huis-clos. Il a fait un discours lisse, mais l’un des députés l’a interrogé sur les 850 millions, que l’on venait de remettre à la charge du budget des armées. Il a répondu : « Le grand écart entre les moyens et les missions devient intenable ». Voilà pour le langage politique. Il a ajouté, en langage militaire : « Je ne me laisserai pas baiser de cette manière ». La coupe était pleine… Bien entendu, le discours à huis clos a fuité… Et le président a choisi le 13 juillet à l’Hôtel de Brienne, devant toutes les délégations militaires étrangères pour « recadrer » le chef d’état-major, évidemment sans le nommer : « Je suis votre chef » ; les coupures budgétaires « sont indolores », car « les soldes des militaires seront payées », ce que personne ne conteste. Il ne s’agit pas de payer les soldats. Il est vrai d’ailleurs que 11 000 personnels supplémentaires ont été recrutés depuis deux ans au profit de la force opérationnelle terrestre. Mais c’est à moyen et à long termes, en particulier pour le matériel et pour les entraînements, que les conséquences sont catastrophiques. Quant au président, il a menti, non seulement en faisant litière de ses propres promesses de campagne, mais en accusant le général de Villiers d’avoir entamé « une polémique publique », ce qui n’est pas le cas.

Qu’en sera-t-il de Pierre de Villiers ?  

Les déflations de personnels risquent de se poursuivre dans les soutiens de toutes sortes, maintenance et administration, car, le premier ministre comme la ministre des Armées ont déjà enjoint les armées à réformer leurs structures et leur organisation, alors que les réformes, pour ce qui nous concerne, dans ces domaines, ont largement déjà eu lieu. À chaque nouveau ministre, on en remet une couche. Et cela dure depuis 25 ans.Le chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, a donc démissionné puisqu’il n’est pas écouté et que pour lui, son honneur et la fonction qu’il occupait étaient bafoués. Il avait déjà menacé de démissionner en 2014 pour des motifs identiques, sous François Hollande, mais, soutenu par J-Y Le Drian il avait obtenu gain de cause. C’est un officier de grande valeur morale que je connais bien, un homme intègre, sincère, loyal, soucieux des conditions de vie et de travail du personnel militaire dont il est le seul représentant syndical, en quelque sorte… Il est certainement cruellement meurtri par cette affaire. Il venait d’être reconduit pour un an à la tête des armées. Il n’avait accepté cette reconduction que sous certaines conditions, dont on a dû lui dire qu’on les lui garantissait. Cette triste affaire a prononcé le divorce entre le chef de l’exécutif et les armées qui appréciaient unanimement le général de Villiers. Cette faute politique injustifiée va laisser des traces dans l’institution et rendre, déjà, la tâche difficile au nouveau chef d’état-major des armées, le général Lecointre, qui aura en premier lieu la lourde tâche de redonner confiance et espoir à tout le personnel militaire. Tout ceci est un gâchis gratuit…qui montre l’inculture militaire insondable de nos élites.    

Propos recueillis par l’abbé G. de Tanoüarn

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