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Gabrielle Cluzel

Journaliste
 

La France de Johnny

Lors d’un entretien récent, Patrick Buisson a réaffirmé son intime conviction : il faut « faire converger la France de la Manif Pour Tous, une droite conservatrice, et la France de Johnny, une France populaire (…), ces deux électorats sont majoritaires en France et c’est une alternance au grand centre qu’Emmanuel Macron préside. » France conservatrice et France périphérique doivent s’allier.
Qu’ont-elles de commun ? Une « inquiétude identitaire » commune. Qu’ont-elles d’intrinsèquement dissemblable, en sus de leur origine sociale et de leur implantation géographique ? Le potentiel. La capacité à monter en puissance.
La France de Johnny a peu d’enfants. Auxquels elle a peu transmis. Elle a fait bon accueil à l’hédonisme de mai 68, qui a rencontré un désir de supplément de vie facile auquel aspiraient ces Français « modestes ». Elle a aussi abandonné la religion, dans laquelle elle ne voyait plus qu’une suite d’interdits contraignants, ne gardant qu’une religiosité sentimentale, trop inconsistant pour passer les générations. La télévision est devenue l’hôte permanent, allumée dans le salon comme un fond sonore, distillant toute la sainte journée la même doxa. La France de Johnny n’a pas de réseaux de résistance. Elle est atomisée, et si elle rechigne, par instinct et bon sens, à se dissoudre dans le mondialisme qu’on lui impose, elle n’a pas les outils pour en protéger sa progéniture, elle peine à conceptualiser son point de vue et donc à le défendre, et ne l’exprime que par son bulletin de vote parce qu’étant secret, elle n’a pas à le justifier.
Autant dire que les convictions de cette France sont fragiles et fluctuantes. Et il n’est guère étonnant que cet électorat – que Patrick Buisson dit acquis au Front national – se fasse facilement siphonner par la France insoumise.

 OU LA FRANCE D'AMAURY

Il en va autrement de la France conservatrice. On devrait d’ailleurs mieux écouter Michel Houellebecq, qui a montré ses talents visionnaires. Dans le journal allemand Der Spiegel, l’écrivain évoque « le remarquable retour du catholicisme ». Pour impressionner l’éternel blasé Michel Houellebecq, grand misanthrope des temps modernes, il faut pourtant se lever de bonne heure.
Et si le romancier tenait là le thème du dernier volet d’une trilogie ? Soumission, était le tome 2, la suite logique des Particules élémentaires. L’ultime volume, par lequel la boucle sera bouclée, s’appellera-t-il Conversion ? Les manifestations contre le mariage pour tous ont été, pour lui, « l’un des moments les plus intéressants de l’histoire récente » : « c’était un courant souterrain qui est remonté soudainement à la surface ».
Il n’a pas tort. Depuis les années 70, la foi catholique, comme une petite flamme tremblante, a été transmise dans certaines familles (pas toutes, nombre de baby-boomers ont tout abandonné), et hors de tout écran radar, à l’insu même d’une part de l’Église passablement déboussolée. Des réseaux se sont développés, sans bruit. Non par goût du secret, mais parce que les médias ne parlent jamais d’eux – ou par un prisme si biaisé, qu’ils n’en reflètent pas la réalité –, et parce que diabolisés, ils ont pris l’habitude de faire profil bas et de s’adapter. Un handicap qui est devenu une force : personne ne les voit arriver. Comme l’écrit Rod Dreher, ils ont appris « à être chrétien dans un monde qui ne l’est plus ».
On reproche souvent aux catholiques français d’être « bourgeois ». C’est en effet surtout dans les familles qui avaient un habitus, comme dirait Bourdieu, de transmission, qu’a été conservé cet héritage impalpable, offrant le trésor – sans prix aujourd’hui – d’une colonne vertébrale, d’un discernement et d’une raison en même temps que la foi. Michel Houellebecq évoque le renouveau charismatique, il a partiellement raison. Car c’est la part émergée. Il y a aussi, plus underground, les « tradis ».

 POUR UN GRAND REMPLACEMENT

Un « grand remplacement » s’opère d’ailleurs peu à peu dans le paysage catholique (les « tradis » représentent 25 % des vocations lisait-on, au mois de juin, dans Le Figaro), qui s’explique, aussi, par un taux de natalité parfois proche de celui dénoncé par Emmanuel Macron sous d’autres latitudes… cette ribambelle d’enfants, en appauvrissant matériellement, purifie et détourne d’un vice de caste : le goût du lucre. De leur tropisme bourgeois, ces familles ont gardé, en revanche, le goût des études. Ils se hissent donc, dans la société à des postes de responsabilité, même s’il s’agit encore souvent de « métiers muets ». (militaires, ingénieurs, financiers…).
Certains se désolent de voir que LMPT n’a « débouché sur rien ». C’est qu’ils sont trop impatients. Le mérite de La Manif Pour Tous est d’avoir fait tomber les murs et construit des ponts (comme dit le Pape), initié une porosité entre les diverses « chapelles » qui se toisaient en chiens de faïence. Sur le pavé, ils ont trouvé leur terrain d’entente : le sociétal… qui, en tirant le fil, les emmène sur tous les grands chantiers de déconstruction : no gender, no border, no species, etc. Sur l’islam et l’immigration, les « tradis », catéchisés à l’ancienne, sont plus décomplexés, quand les autres sont en pointe sur l’écologie. Mais les routes tendent à converger. Voilà donc, pour faire court, des jeunes (presqu’) unis, diplômés, intellectuellement armés, capables de s’adapter… et en forte croissance démographique.
On me pardonnera donc de plus miser sur la France d’Amaury que sur celle de Johnny. Ou en tout cas de croire en sa capacité de constituer les fondations – elle a l’habitude d’être « souterraine » ! – d’un renouveau.

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