Monde & Vie

Numéro 1049

DOSSIER DU MOIS

Noé, notre capitaine !

Noé ? Son histoire nous semble bien lointaine, une sorte de conte pour enfants… La construction de son “arche”, le rassemblement de tous les animaux par couples et son improbable croisière affichent des invraisemblances qui nous font passer à côté de ce texte fondamental. Mais depuis quand faut-il juger un texte de la Bible sur son apparente vraisemblance ? De quelle vraisemblance parle-t-on d’ailleurs ? La raison ? La science ? L’archéologie ? Autant de savoirs parcellaires et partiaux qui font souvent passer à côté de la réalité pleine et entière qui s’appelle vie. Si ce texte n’était qu’une fable pour enfants, aurait-il vraiment été intégré dans le Pentateuque ?

Car un texte biblique que l’on ne comprend pas au premier abord nécessite seulement d’être creusé plus profondément : pas d’être mis au rebut. « Écoute Israël » : écoute la parole, laisse-la résonner en toi, laisse le silence exprimer son souffle.

C’est la publication d’un vivifiant livre du théologien Fabrice Hadjadj consacré à Noé, qui nous a permis, avec confiance et humour, d’entrer dans le texte biblique original si important. Avec lui, nous allons pouvoir rentrer dans l’“arche”, rassembler nos énergies avant d’affronter les eaux de la purification. Et nous porterons également un regard critique sur les derniers instants de Noé, pour découvrir que sa fameuse ivresse n’est pas un quelconque avilissement mais l’apothéose du Patriarche.

Car, non !, notre dossier est bien loin de partager les thèses créationnistes de quelques fondamentalistes américains, comme l’illustre l’arche telle qu’ils viennent de la bâtir (2016, Kentucky), sur les dimensions données dans l’Écriture, pour la bagatelle de 102 millions de dollars (photo de Une). Cette attraction pour touristes basée sur une interprétation bêtement littérale du texte, aussi bien que les adaptations cinéma (avec Russell Crowe – Noé, 2014 : mauvaise) ou en dessin animé (Les aventures de l’arche de Noé, 2024 : faible) n’aident certainement pas à comprendre ce que Noé peut encore nous dire aujourd’hui. Car, à bien réfléchir, tant qu’à éradiquer les humains, « n’y avait-il pas pour un maître tout puissant par définition, et qui d’un mot avait créé la lumière, un moyen plus rapide et moins tortueux d’arriver à la conclusion souhaitée ?» se demande Noé dans la nouvelle éponyme de Roger Caillois ? Sauf si la croisière de Noé ne vient pas relater un événement historique mais plutôt un formidable voyage intérieur…

À l’heure des déluges contemporains auxquels désormais nous avons à faire face, la leçon de Noé reste d’actualité. Noé, au terme de sa croisière, demeure en dépit du temps, notre capitaine !