Monde & Vie

Numéro 1055

DOSSIER DU MOIS

Retour sur 70 ans de rêve technocratique européen

 

La construction européenne a longtemps été l’idéal caché de l’élite française pour laquelle le nationalisme gaullien, l’exaltation de la grandeur de la France, ne devait constituer qu’une parenthèse à l’usage du peuple. Imaginons un monde où il n’y a plus de guerre, un monde où l’on ne cherche plus à avoir un Empire, parce que l’Empire on en fait partie, un monde où l’administration des choses (mise sur pilotage automatique grâce à l’accumulation des normes) a définitivement remplacé la prétention politique, ce que l’on nomme le gouvernement des hommes. L’humain n’est plus qu’une variable d’ajustement.

C’est ce rêve techno qui a porté Jean Monnet, explique Ghislain Benhessa (p. 16-17), jusqu’à faire de lui le grand architecte d’une nouvelle Union européenne. Face à ce rêve, qui se substitue à la réalité historique, les perspectives nationales disparaissent, déséquilibrant dangereusement la croissance au bénéfice des structures administratives transnationales. Fabien Bouglé, spécialiste de ce que l’on appelle le mix énergétique, dénonce ici (p. 14-15) les dangers d’une paupérisation des Français, à cause d’un calcul parfaitement artificiel du prix des énergies électriques, l’Allemagne ne pouvant pas supporter l’avance française dans le domaine nucléaire. Enfin, comme souvent dans nos colonnes, Richard Dalleau (p. 10-11) montre le risque d’un contrôle social renforcé, par le biais d’Internet, dans cette UE qui est déjà comme une nouvelle URSS.

Pourquoi illustrer avec De Gaulle me direz-vous ? Lui qui semble incarner la soueraineté affirmée… Mais la construction européenne ressemble fort à la déclaration du Général De Gaulle à Alger en 1958. Toute l’ambiguïté du « Je vous ai compris » (qui ? quoi ?) illustre tout à fait la marche forcée de la construction européenne. L’ambivalence du discours officiel (objectifs nobles de fin de la guerre, de fraternité des peuples et de prospérité générale), se mesure à la réalité vécue : l’Europe de Bruxelles fut et demeure une machine au seul service du Capital dont on fait semblant de découvrir qu’il est destructeur de son milieu (les nations comme civilisation et comme cadre de vie). Résultat : industrialisation de tous les secteurs de notre économie (agriculture, santé, etc.), éradication physique de nos cadres de vie (Champs de Bataille, Inès Léraud, 2024), que le sociologue Henri Mendras observait déjà en constatant cette intégration douloureuse des campagnes dans le capitalisme. Une Révolution silencieuse, décidée de façon opaque et autoritaire, qui nécessite, en parallèle, une surveillance toujours plus forte. Non le libéralisme économique n’est pas synonyme de libertés mais plutôt d’une soumission toujours plus implacable aux impératifs de l’argent. Modernisation ! Que n’a-t-on fait en ton nom !