Travaux pratiques de démocratie à la française

Nous assistons depuis le mois de juin à un grand exercice de démocratie à la française. Une question posée par le journal 20 Minutes résume le problème : « Pourquoi en ayant plus de voix que la gauche, le RN a-t-il moins de députés ? » En effet, le parti de Marine Le Pen, qui a recueilli trois à quatre millions de suffrages de plus que le Nouveau Front Populaire et la faction présidentielle, obtient en définitive 53 élus de moins que le premier et 25 de moins que la seconde. La réponse est simple : parce que c’est « républicain » ! 

Moyennant quoi, Macron peut déclarer que « personne ne l’a emporté » et le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, affirmer encore plus audacieusement que « personne n’a gagné, le RN et LFI ont perdu ». C’est mettre la réalité cul par-dessus tête. La déception de nombreux électeurs du RN les a laissés sur l’impression d’une défaite, mais ce parti gagne vingt-sept sièges par rapport au nombre qu’il en détenait dans la précédente assemblée, tandis que le camp macroniste en perd quatre-vingt-sept : où est la victoire de Darmanin ? Les partis de « l’arc républicain » et Emmanuel Macron lui-même jouent avec le feu. Le tour d’illusionniste auquel ils viennent de se livrer n’est pas nouveau, mais ce qui pouvait s’exécuter sans risque lorsque le Front national était nettement minoritaire, devient plus périlleux quand près de onze millions de Français ont voté pour le Rassemblement national. La déception peut se muer en colère. « Il existe dans le pays un besoin d’expression démocratique », écrit sans vergogne Macron dans la lettre aux Français qu’il a publiée le 10 juillet. Le président des coups de bluff et des coups de poker devrait se souvenir des Gilets jaunes et ne pas jouer avec ce besoin-là, même avec des cartes truquées. 

Je n’aurais pas cru, je l’avoue, que le Rassemblement national n’obtiendrait pas même une majorité relative dans la nouvelle Assemblée. Dans sa lettre aux Français, Emmanuel Macron décrit cyniquement la méthode utilisée pour confisquer les élections : « divisées au premier tour, unies par les désistements réciproques au second, élues grâce aux voix des électeurs de leurs anciens adversaires, seules les forces républicaines représentent une majorité absolue. » La manœuvre s’est déroulée en deux temps. Après la dissolution de l’Assemblée par Macron, s’est d’abord constitué à la va-vite le Nouveau Front Populaire, improbable regroupement de gauches antagonistes coalisées contre « la droite » (celle-ci englobant même les macronistes!). Le Rassemblement national est néanmoins arrivé en tête au premier tour des législatives ; mais la gauche a plus d’un tour dans son sac : au deuxième, un « arc républicain », conglomérat de partis s’étendant de l’extrême gauche à la droite sans conviction, s’est mobilisé contre le parti de Marine Le Pen. En démocratie à la française, on ne vote jamais pour, mais contre. Les Français vivent ainsi sous le régime des moindres : moindre mal, moindre choix, moindre espoir…

Du conglomérat « républicain » est né un monstre à trois têtes dont nul ne sait encore s’il sera viable, ni combien de temps : trois blocs, dont aucun n’est assuré de disposer d’une majorité nécessaire pour gouverner un pays en proie à de multiples crises, économique, sociale, d’identité, de souveraineté et autres, que Macron lui-même a largement contribué à aggraver. À l’heure où j’écris, le Président calamiteux cherche à gagner « un peu de temps (…) pour bâtir [des] compromis » : autrement dit, pour tenter de débaucher à gauche et à droite pour constituer une nouvelle coalition susceptible de lui permettre de garder la main, peut-être jusqu’à une prochaine dissolution dans un an. La grenade dégoupillée qu’il voulait lancer dans les jambes de ses adversaires – en particulier le RN – lui revient en boomerang. Cette situation deviendra vite ingérable et ses adversaires ont sans doute rendu service au parti lepéniste, plus qu’ils ne lui ont nui, en barrant à Jordan Bardella le chemin de Matignon… qui n’est pas celui de la présidentielle.

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