Avec la disparition de Jean-Marie Le Pen, l’époque paraît révolue où les hommes qui incarnaient la politique en France avaient une vraie stature – même lorsqu’ils commettaient, comme François Mitterrand, d’effroyables dégâts. Le Pen possédait une culture aussi vaste que celle de l’ancien président socialiste, mais n’en avait pas le cynisme. On imagine sans mal la carrière politique qu’il aurait pu accomplir, s’il avait consenti à passer sous les fourches caudines érigées par les ennemis de la France ; mais c’était un homme de convictions. Au soir de sa mort, le 7 janvier, un journaliste sur Cnews lui reprochait de n’avoir pas voulu les sacrifier à la conquête du pouvoir : défendre des idées, à quoi bon ? La démagogie est plus rentable. Mais la démagogie est comme les sables mouvants, il est plus facile d’y entrer que d’en sortir.
Autrefois plus encore qu’aujourd’hui, les médias, qui le vilipendaient, accusaient Jean-Marie Le Pen d’être un extrémiste, un raciste, un xénophobe, un nazi… Accusations absurdes. Le fondateur du Front national était un républicain convaincu ; et son ami Jean Bourdier pouvait me dire : « Ni Jean-Marie Le Pen, ni moi ne sommes racistes, car nous nous sommes battus pour la plus grande France, qui était multiraciale. » Après les indépendances des pays issus de l’ancien Empire français, il avait compris toutefois que l’immigration massive de populations déracinées, s’ajoutant au déclin de la natalité française, allait bousculer l’identité nationale et créer des difficultés sans nombre. Le Pen s’efforça d’en prévenir les Français, ce qui lui vaut aujourd’hui d’être qualifié de « lanceur d’alerte », mais l’exposa à l’époque à la vindicte de certaines officines.
Avec leur aide, François Mitterrand, parvint à diviser les droites en lui dressant, pour le diaboliser, un procès en antisémitisme. Certains reprochent aujourd’hui au fondateur du Front national d’avoir, par des « dérapages » grossis par les médias, servi les menées du Machiavel à la rose. Certes, le caractère sanguin et insoumis de Le Pen, qui faisait sa force, l’incita aussi à répondre aux provocations par la provocation : mais la responsabilité de Jacques Chirac n’est pas moindre dans cette division. Tandis qu’en 1990, le programme du RPR copiait largement celui du Front national sur le thème de l’immigration, la droite s’associa, par calcul politicien, au cordon sanitaire mis en place autour du parti lepéniste sous le nom de « front républicain ». En 1990 aussi, l’accusation d’antisémitisme culmina avec l’affaire de Carpentras, que l’on préfère aujourd’hui passer sous silence. La manipulation de l’opinion publique par le pouvoir socialiste pour tenter d’impliquer le Front national et son chef dans la profanation de la sépulture et du corps d’un défunt juif, M. Félix Germon, manifestait, de la part du gouvernement, un évident mépris de la famille Germon et de la communauté juive de Carpentras. François Mitterrand prit en personne la tête d’une manifestation géante, défilant derrière une effigie de Le Pen empalée !
La haine que le « camp du Bien » vouait au fondateur du Front national prit une nouvelle ampleur en 2002, quand le président du F.N. parvint au deuxième tour de l’élection présidentielle. Il sembla qu’une atmosphère de pré-guerre civile se répandait en France. Dans ce contexte électrique, le 1er mai, alors que la gauche tenait la rue parisienne, Le Pen prononça un long discours, place de l’Opéra, à l’occasion de la fête de Jeanne d’Arc. Il fallait l’oser !
Il était de la race, trop rare, des hommes politiques qui concilient le courage intellectuel avec le courage physique. Parmi ses anciens adversaires, François Bayrou a trouvé les mots justes pour lui rendre hommage, suscitant l’indignation des sectaires de gauche. « On savait, en le combattant, quel combattant il était », a-t-il écrit. Jean-Marie Le Pen avait en effet une âme de bretteur, toujours prêt à croiser le fer pour la France, et tenait par plus d’un trait de Cyrano, ce héros si français. « Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes, / Libre dans sa pensée autant que dans ses actes. »