Cléricalisme à Notre-Dame

Quand on parle de vitraux, il est cruel de manquer de lumières. C’est hélas le cas de l’archevêque de Paris, monseigneur Laurent Ulrich, qui a suggéré à Emmanuel Macron de remplacer, dans Notre-Dame de Paris, six baies de Viollet-le-Duc par des vitraux contemporains. Le président de la République s’est engouffré d’autant plus volontiers dans cette brèche qu’après l’incendie de la cathédrale en 2019, il avait dû renoncer à substituer à la flèche de la cathédrale un « geste architectural contemporain ». La restauration à l’identique, souhaitée par les Français et les donateurs, l’a heureusement emporté sur les propositions ineptes émises dans le cadre du concours international d’architecture organisé à l’époque (un concurrent suédois proposait de remplacer la toiture par une piscine publique !). Mais chassé par le toit, Macron revient aujourd’hui par le vitrail, avec la complicité de l’évêque, pour laisser dans le bâtiment « la marque du xxie siècle » ; ou plutôt, celle de sa vanité. 

L’entreprise, cette fois encore, est loin de “faire consensus”. La commission du patrimoine s’y est opposée à l’unanimité, en s’appuyant sur la Charte de Venise, traité international signé par la France en 1964 qui commande de restaurer les monuments historiques « dans le dernier état connu ». En l’occurrence, il s’agit d’ailleurs de remettre en place, après leur nettoyage, des vitraux restés intacts après l’incendie. D’autre part, les Français et les donateurs souhaitent toujours une restauration « à l’identique » de l’église comme en témoigne le succès de la pétition mise en ligne sur internet par l’historien de l’art Didier Rykner, fondateur de la Tribune de l’art, qui a déjà recueilli plus de 200 000 signatures.

Bouffi d’orgueil, Macron s’en fiche et passe outre. Le concours qui doit aboutir à désigner le concepteur des futurs vitraux se poursuit, sous la houlette très « contemporaine » de l’ancien directeur du Centre Pompidou Bernard Blistène. Parmi les huit candidatures retenues, toutes ne se valent pas. Je ne confonds pas Daniel Buren, qui a jadis défiguré la cour du Palais-Royal, avec Flavie Vincent-Petit, maître verrier qui a travaillé au nettoyage des vitraux de Viollet-le-Duc et dont j’avais pu admirer le savoir-faire (et celui de son équipe) en visitant son atelier à Troyes lors d’un voyage de presse. Toutefois, ce n’est pas tant le talent des artistes retenus qui est en cause, que la dénaturation de l’œuvre de Viollet-le-Duc, qui forme un tout, en l’amputant d’une partie de ses vitraux pour y greffer ceux d’artistes contemporains. Imaginerait-on d’ajouter un graffiti de Ben sur la robe de Mona Lisa sous prétexte de moderniser la Joconde ?

L’archevêque devrait montrer plus d’humilité que le président… Mgr. Ulrich souhaite installer dans Notre-Dame un mobilier qui, sans être scandaleux, n’a rien de remarquable (en particulier, le nouvel autel, de petite dimension, prévu pour remplacer celui mis en place en 1989 par Mgr. Lustiger, manque de solennité pour y célébrer le Saint-Sacrifice). Mais l’évêque est chez lui dans sa cathédrale et choisit son mobilier. Il n’en va pas de même, s’agissant de l’église elle-même. Légalement, elle est la propriété de l’État depuis la loi de séparation – et de spoliation – de 1905 ; mais plus légitimement, elle appartient au peuple et aux catholiques français par son histoire et sa signification religieuse, et à l’ensemble de l’humanité par sa dimension artistique, comme l’a manifesté, après l’incendie, l’afflux des dons provenant du monde entier. Emmanuel Macron et Laurent Ulrich ne sont que des passants, qui n’ont pas de titre à se comporter en propriétaires de Notre-Dame contre le vœu général. À ce titre, la prétention de l’archevêque de Paris constitue, au-delà de la sottise du projet, un bel exemple de ce cléricalisme que les clercs eux-mêmes n’ont de cesse de dénigrer, mais qui est toujours prêt à ressurgir.

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