La guerre des hypocrites

« Ceux qui prétendent aimer la guerre ont dû la faire loin du carnage des champs de bataille, des cadavres épars et des femmes éventrées. La guerre est un mal absolu. (…) La guerre humilie, déshonore, dégrade. C’est l’horreur du monde rassemblé dans un paroxysme de crasse, de sang, de larmes, de sueur et d’urine. » Ces lignes n’émanent pas d’un pacifiste bêlant, mais sont tirées des Champs de braises, les mémoires du commandant Hélie de Saint-Marc. La guerre, ce grand soldat l’avait suffisamment faite pour en parler en connaissance de cause.

« Dans la mesure où les hommes sont pécheurs, le danger de guerre menace, et il en sera ainsi jusqu’au retour du Christ », avertit le Catéchisme de l’Église catholique. Du moins l’Église a-t-elle voulu assigner des limites à ce fléau à travers la doctrine de la guerre « juste », qu’elle assimile à la légitime défense tout en formulant des « conditions rigoureuses de légitimité morale » : ainsi, l’emploi des armes ne doit-il pas entraîner « des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer ». À l’évidence, cette condition n’est pas remplie dans le cadre du conflit qui déchire actuellement le Moyen-Orient.

Je n’éprouve aucune sympathie pour le régime des mollahs – pas plus que je n’en éprouvais pour les tyrannies de Saddam Hussein, Kadhafi ou Bachar al-Assad. Mais force est de constater qu’une fois ces trois dictateurs laïcs éliminés, la paix (que le Catéchisme définit joliment comme la « tranquillité de l’ordre »), n’a pas été restaurée. Lors des guerres du Golfe, le pape Jean-Paul II avait averti que « laissant intactes les causes profondes de la violence dans cette partie du monde, la paix obtenue par les armes ne pourrait que préparer de nouvelles violences » et mis en garde contre le chaos qui résulterait du conflit. La suite – avec la naissance de l’État islamique – a montré qu’il voyait juste. Aujourd’hui, le pape Léon XIV dénonce lui aussi « l’absurde prétention de résoudre les problèmes par la guerre », redoute « la possibilité d’une tragédie aux proportions énormes » et appelle à « arrêter la spirale de la violence avant qu’elle ne devienne un gouffre irréparable ».

L’hypocrisie des raisons censées justifier l’intervention américano-israélienne n’est pas l’aspect le moins odieux de cette guerre – comme des précédentes. Cette attaque “préventive” doit empêcher l’Iran de se doter de la bombe nucléaire – comme jadis Saddam Hussein d’armes de destruction massive qui n’existaient pas. Une fois de plus, la guerre aurait pour but de promouvoir la démocratie et les droits de l’homme et de protéger les peuples contre leurs oppresseurs… en les bombardant ! Par humanitarisme, en Iran ou au Liban, des milliers d’innocents sont massacrés, d’autres contraints de fuir leurs foyers (plus de 830 000 personnes au Liban, selon les autorités de ce pays). Pour promouvoir le « droit des femmes », sont frappés des écoles – comme à Minab, en Iran, où 175 fillettes ont été tuées, sans parler des blessées –, des hôpitaux et des zones résidentielles, comme s’en est ému Léon XIV… Le père al-Raï, curé de Qlayaa, au Liban, n’était pas un islamiste…

Comme toujours, l’adversaire est diabolisé ; mais qui est le diable ? Les mollahs iraniens et le hezbollah au Liban, prêts à sacrifier les populations ? Les Occidentaux, qui dénoncent l’obscurantisme des ayatollahs mais s’accommodent de l’installation à Damas du fondateur de l’organisation terroriste al-Nosra ? L’État-voyou de Nétanyahou, qui utilise les atrocités commises par le hamas en octobre 2023 pour imposer sa propre terreur sur la région et envahit le territoire libanais ? Ou Donald Trump, sur qui prient des pasteurs évangéliques pour en faire le champion du Christ ? « Certains tentent même d’impliquer Dieu dans ces décisions funestes, mais Dieu ne se laisse pas enrôler par les ténèbres », a prévenu Léon XIV.

Les motifs humanitaires cachent des intérêts stratégiques et économiques auprès desquels les existences humaines ne pèsent pas lourd. En appelant à la fin des combats, le pape est fidèle à la mission que lui a confiée Celui qui a dit « Heureux les artisans de paix ». Joyeuses Pâques à tous nos lecteurs.

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