« Nous pensons qu’en France, le sursaut est possible, que les Français vont à nouveau s’aimer eux-mêmes et s’aimer entre eux, pour se redécouvrir tels qu’ils sont : viscéralement catholiques. »

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L'ÉDITO

Eric Letty

Editorialiste

La Corse et le carcan

J’avais pensé que le quinquennat d’Emmanuel Macron pourrait se terminer dans l’émeute et l’incendie, mais je n’imaginais pas que cela se produirait en Corse. Tout, dans les événements qui se sont succédé depuis l’agression d’Yvan Colonna dans sa prison, le 2 mars dernier, montre la déliquescence de l’État macronien. Je vois deux volets dans cette affaire. Le premier concerne la situation des prisons françaises, illustrée par la tentative d’assassinat commise par un islamiste sur l’assassin du préfet Érignac, dans une salle de sport de la prison d’Arles où sont incarcérés cent trente détenus considérés comme très dangereux. Pseudo « franco-camerounais », natif du Cameroun, Franck Elong Abé faisait partie des quinze « DPS » (détenus particulièrement surveillés) de l’établissement. Parti en 2011 combattre avec les talibans en Afghanistan, et capturé par les Américains, ce « Français » de papier avait été remis aux autorités françaises et condamné en 2016 à neuf ans d’emprisonnement pour association de malfaiteurs terroristes. Sans l’agression perpétrée sur Colonna, auquel il reprochait d’avoir blasphémé contre Allah et son prophète, le brave islamiste aurait été libéré au plus tard en 2025… Depuis le début de sa détention, il s’était signalé par quatorze « incidents » allant du feu de cellule à la prise en otage d’une interne en psychiatrie, ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir un poste (rémunéré) d’auxiliaire de ménage. L’administration pénitentiaire n’en est cependant pas la principale responsable : en 2012, elle avait interdit aux « DPS » d’exercer ce type d’activités au sein des prisons, mais le Conseil d’État la contraignit trois ans plus tard à abroger cette mesure. En conséquence de quoi, Elong Abé a pu déjouer la surveillance – assez lâche – d’un gardien, s’introduire dans la salle où se trouvait Colonna, le rouer de coups, l’étrangler et l’étouffer pendant huit minutes avec des sacs en plastique et des serviettes, devant deux caméras de surveillance.Le deuxième volet de l’affaire s’est déroulé en Corse, où de violents affrontements ont opposé les gendarmes et CRS à des manifestants « nationalistes », largement recrutés parmi les étudiants et les lycéens. Pour Emmanuel Macron, l’épisode survient au plus mauvais moment. Les Corses lui font payer le« mépris » qu’il avait affiché en 2018, lors de sa visite dans le cadre de la commémoration des vingt ans de la mort du préfet Erignac. Il avait alors exigé que les élus corses – y compris le président du Conseil exécutif de l’île, Gilles Simeoni, et celui de l’assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni – soient fouillés au corps, et avait refusé que le drapeau corse figure à la tribune, à côté des drapeaux français et européen. Mais à un mois de l’élection présidentielle, le ton change. Le président de la République se soucie peu de jouer au chef de guerre, et le gouvernement capitule. Il suspend la peine de Colonna, toujours entre la vie et la mort, et permet que ses complices incarcérés sur le continent soient transférés dans une prison corse. Surtout, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui s’est rendu sans trop se presser sur l’île de Beauté, se déclare prêt à « aller jusqu’à l’autonomie », en avouant d’ailleurs ne pas savoir ce dont il s’agit. Fidèle à la politique macronienne, il vend des promesses comme des cornets-surprises, sans en connaître le contenu.S’il ouvre un dictionnaire, le ministre y apprendra que l’autonomie est la « situation d’une collectivité, d’un organisme public dotés de pouvoirs et d’institutions leur permettant de gérer les affaires qui leur sont propres sans interférence du pouvoir central ».Loin d’être choquante, cette conception anti jacobine correspond au principe de subsidiarité ; mais cette autonomie ne doit pas être arrachée au gouvernement par l’émeute et dans la précipitation, sous peine d’encourager le parti indépendantiste. Un autre danger vient de la nature de l’État centralisé, qui, depuis que la France s’est coupée la tête en tuant le roi, se considère comme le seul facteur d’unité et de permanence de la nation. L’État maintient de plus en plus difficilement la France dans le carcan républicain ; mais si ce carcan craque, qui maintiendra la cohésion d’une nation en pleine crise d’identité ? Autrement dit, la République française est-elle compatible avec une forme de fédéralisme ?

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