« Nous pensons qu’en France, le sursaut est possible, que les Français vont à nouveau s’aimer eux-mêmes et s’aimer entre eux, pour se redécouvrir tels qu’ils sont : viscéralement catholiques. »

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L'ÉDITO

Gabrielle Cluzel

Journaliste
 

Un accident… qui se vit bien

Un pont. Une source. Un roc. Marion Maréchal est tout cela, et plus encore : quelque chose comme l’incarnation de la petite fille espérance, qui nous laisse dans l’espérance au moment où elle nous l’enlève.

Marion Maréchal Le Pen s’en va. Des militants grisonnants témoignent dans la presse de leur désarroi : ils se sentent orphelins. Quand ils pourraient avoir l’âge, pourtant, d’être ses parents. Voire ses grands-parents. Ce n’est pas dans l’ordre des choses, n’est-ce pas ? Mais « la petite », comme ils l’appellent, a bouleversé notre vieux monde politique, qui était pesant comme une chape. Marion, c’est un pont. Un pont familial entre son grand-père – elle posait dans ses bras pour une affiche électorale, avec ses bouclettes blondes et ses grands yeux noirs, dès l’âge de deux ans – et sa tante, quand, entre ces deux-là, tout semblait avoir été dynamité, brûlé, carbonisé. Un pont générationnel entre le FN d’hier et celui d’aujourd’hui, gardien des fondamentaux et du substrat culturel. Un pont politique entre le FN et le reste de la droite de conviction, alors qu’on croyait le cordon sanitaire infranchissable. Marion, c’est un roc. Qui se porte garante des engagements sociétaux – elle l’a dit textuellement – pris par son parti et que d’aucuns pourraient être tentés de mettre sous le boisseau. Sa formation, elle, l’a reçue – et elle l’a dit sans complexe à Natacha Polony qui s’est du reste emmêlé les pinceaux entre Institution Saint-Pie X et Fraternité Saint-Pie X – des dominicaines du Saint-Esprit sises à Saint-Cloud. Elle lui a même expliqué qu’on l’y avait inscrite non pas par conviction mais pour y trouver protection et bienveillance, et échapper aux quolibets et menaces que son nom, lourd à porter, lui attirait dans une école « ordinaire ». Elle l’a encore rappelé à une télévision espagnole, qui lui a demandé aussi sec de réciter le Pater noster en latin. Ce qu’elle a fait avec le plus grand sérieux. La gauche dit souvent d’elle qu’elle est l’élément le plus dangereux de la famille Le Pen car le plus « réac » et « intégriste ». La gauche ne peut s’en prendre qu’à elle-même : sans ses persécutions sectaires, Marion n’aurait jamais fréquenté cet établissement, n’aurait jamais reçu cet enseignement. Marion, c’est une source vive, qui réinvente les valeurs éternelles dont personne n’osait plus se prévaloir tant elles paraissaient démodées. Mieux que les prôner, elle réalise ce prodige de les incarner. À la tribune de l’Assemblée, lors du débat sur l’extension du délit d’entrave à l’IVG, lumineuse et souriante, elle se décrit comme  « un accident qui se vit bien » et personne ne peut prétendre le contraire, surtout pas la brochette de féministes fatiguées et grognons qui lui font face ce jour-là. Pour expliquer son départ dans la presse, elle argue, entre autres raisons, du grand désir de voir plus souvent sa fille. C’est encore possible, cela, dans notre société aux valeurs inversées ? une jeune femme serait prête à renoncer à se présenter pour regarder grandir son bébé ? Un enfant aurait tellement de prix que sa mère jugerait que le sacrifice se justifie ? Aurore Bergé fait d’ailleurs remarquer sur Twitter qu’il est malséant de mettre cet « argument sexiste » en exergue. Durant 48 heures, a soufflé sur notre paysage politique un vent de fraîcheur inespéré : c’est l’amour d’une mère pour son enfant qui a fait la une de l’actualité. Marion, c’est un feu follet. Une petite flamme qui brille aujourd’hui ici, et brillera demain ailleurs. Ou peut-être pas. Qui peut dire que son pari n’est pas une folie ? Qui sait si réellement elle reviendra ? Ou que son expérience de « vie civile », loin de la purifier, ne l’abîmera pas ? Les militants de son camp se sentent un peu lâchés, les sympathisants attristés, les analystes expliquent gravement qu’elle gâche de grandes opportunités, certains, de sa famille, la taxent de légèreté, voire d’irresponsabilité… elle qui avait un nom et qui avait en sus réussi à se faire un prénom : Marion. Tout cela est peut-être vrai. Mais « Il y a des fois où il ne faut pas trop réfléchir » dit l’Antigone d’Anouilh. Et Marion a aussi son Créon : elle ne veut pas « finir comme Estrosi », lance-t-elle. Elle préfère encore mourir (politiquement).Il n’y a rien à faire contre les fillettes entêtées, confient en secouant la tête, les caciques du parti qui ont tenté de la morigéner : « Allons, Marion, reviens à la raison ! ». Mais aucun ne peut nier qu’elle a tiré sa révérence avec une grande élégance.  

Gabrièle Cluzel

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